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fiction

Dans sa chambre d’enfant aux couleurs pastel, posters d’animaux et de paysages verdoyants au mur, Mathilde cinq ans joue avec ses crayons gras assise à son bureau en face de la fenêtre. Son père lui a donné les impressions ratées de l’imprimante, estimant que les versos vierges pouvaient encore être utilisés pour l’occuper durant ce long après-midi de vacances d’été. Ce sont de longues vacances, la chaleur étouffante rallonge la sensation du temps qui passe et le manque d’activité empêche de pouvoir se changer les idées en s’occupant pour faire passer ce fameux temps plus rapidement.

Mathilde a déjà rempli un certain nombre de feuilles et l’originalité de ses œuvres provient de cette similitude entre chacun de ses dessins. En effet, toutes les feuilles comportent presque les mêmes éléments, les mêmes tracés. Le soleil jaune à quatre rayons dans le coin en haut à droite, trois nuages aux contours bleus et aux courbes rassurantes ou encore très exactement six oiseaux vus de loin avec leur forme de « V » majuscule. Pour ce qui se situe dans le bas de la feuille, une maison carrée au toit rouge est placée à droite, à la cheminée fumante et à la porte marron surmontée de deux fenêtres pour mieux accentuer la paréidolie créée par le bâtiment. Le sol est complètement recouvert d’herbe, comprendre ici « petits traits verts répétés à intervalle régulier », mais ne passent jamais sur les traits de la maison. Un arbre aux branches un peu tordues prend place dans l’herbe à gauche de la maison, au milieu de fleurs colorées jaunes et rouges. Il est important de noter que malgré le nombre de feuilles utilisées son activité n’est pas du tout frénétique et elle met tout son soin à chaque coup de crayon, sortant par moment sa langue pour mieux s’appliquer.

La composition certes enfantine de son dessin possède néanmoins une particularité plutôt marquante pour quiconque se trouverait dans la chambre à ce moment précis. Il est étrangement remarquable que chaque élément qui habille l’ensemble de ses feuilles trouve de l’autre côté de la fenêtre son équivalent concret et réaliste, un peu comme une carte postale. Depuis son bureau, Mathilde a dans son champ de vision ce soleil en haut à droite de la vitre, trois gros nuages l’un à côté de l’autre, six oiseaux qui tournent sur un trajet répété comme un manège et un sol verdoyant de gazon décoré de marguerites et de tulipes sur lequel est posé une petite maison au visage fixe et à la cheminée fumante. Le tout s’impose comme une toile en mouvement où chaque élément en serait prisonnier.

Mathilde reprend ses œuvres une par une pour se féliciter de son travail. Elle se dit qu’elle s’est bien améliorée depuis ses quatre ans. Elle est d’ailleurs la meilleure de sa classe pour dessiner les nuages et ses camarades lui demandent souvent d’en rajouter sur leurs dessins. C’est pour cela qu’elle a finalement décidé d’en mettre trois sur sa feuille. Tous ses précédents dessins n’en comportaient que deux et pour elle c’était dommage de ne pas mettre en avant son talent plus que ça. C’est justement bien plus frappant maintenant, toutes ces petites différences entre chacun de ses dessins. L’évolution se fait élément par élément, tantôt rajouté, tantôt enlevé. Parfois les oiseaux ne sont plus que cinq, parfois la cheminée ne fume pas, il arrive même parfois que les nuages pleuvent. Mais à cet instant la vitre donne la vision réaliste exacte du dessin tracé sur la dernière feuille.

Tout en attrapant une nouvelle impression ratée au recto barbouillé de texte à l’encre noire et au bandeau rouge indiquant « Danger : avertissement » tout en haut, Mathilde se demande ce qu’elle pourrait ajouter sur son prochain dessin. Elle commence déjà par répéter tous les éléments déjà en place, le soleil, les oiseaux, les nuages, la maison, la fumée, l’herbe et les fleurs tout en omettant l’arbre, qu’elle ne jugeait pas assez à son goût. Elle regarde autour d’elle et essaie de s’inspirer de son environnement. Son regard passionné et curieux termine sa course sur les différents posters qui ornent les murs de sa chambre. Après quelques instants c’est décidé, elle va rajouter un petit chien à gauche de la maison, juste là, dans l’herbe et avec un petit collier rouge au cas où il se perdrait. Elle n’en a encore jamais dessiné, c’est les grands qui savent bien faire les animaux, pas les petits comme elle. Mais elle se rassure rapidement en se disant qu’elle a eu ses cinq ans il y a maintenant trois jours et que si ses parents lui ont offert cette boîte de crayons gras c’est bien parce qu’elle dessine déjà mieux que les enfants de son âge.

Armée de son crayon marron en plus de sa langue placée dans le coin de sa bouche, elle entreprend de tracer les contours de ce qui ressemble à une grosse saucisse, au corps allongé et au museau noir comme le charbon. Sans lever les yeux de sa feuille, elle continue et rajoute des petites pattes près du corps au milieu des brins d’herbe. Et maintenant la touche finale. Crayon rouge en main, elle place la mine dans l’espace qu’elle a laissé vide entre la tête et le corps et dépose la pellicule vermillon en un trait souple dans l’interstice. Le dernier trait tracé, et tous les éléments étant à leur place, elle prend du recul en levant son dessin à hauteur d’yeux pour admirer son œuvre. Satisfaite, elle repose la feuille pour observer l’extérieur à travers la fenêtre.

À gauche de la maison en brique dont le feu intérieur semble crépiter de plus bel, au milieu des brins d’herbes qui se plient au passage du vent se trouve désormais un adorable teckel au museau noir comme du charbon. Sa langue sortie ondule au rythme de sa respiration et la pauvre bête se dandine comme s’il lui manquait quelque chose. Une queue ! Comment a-t-elle pu oublier ça ? Mathilde s’empresse de lui rajouter ce membre d’un trait sur sa feuille et le petit chien de l’autre côté de la fenêtre se met à la remuer d’excitation. « Ouais, il est parfait », lâche-t-elle d’un ton satisfait, sans quitter des yeux ce petit être apparu dans ce monde étrange derrière la vitre. Notre artiste passe en revue la composition de son tableau et se projette dans ce paysage fictif en fermant les yeux. Elle imagine les rayons du soleil caresser sa peau, le vent qui passe doucement dans sa nuque en relevant ses cheveux, le concert des oiseaux au-dessus d’elle aux sonorités harmonieuses et l’odeur du feu de bois mêlée à celle de l’herbe coupée. Mais tout ça ne sort pas de sa tête. Ce qu’elle imagine, on lui a enseigné à l’école en cours de sciences naturelles. C’est Monsieur Landsberg qui lui a appris le soleil, le ciel, les oiseaux et la végétation. « Ça doit être bien quand même. », se dit-elle doucement.

Un cri retentit et l’arrache de ses songes. « Mathilde ! Viens manger, le repas est prêt ! », appelle son père de l’autre côté du couloir qui sépare sa chambre de la cuisine. Elle répond avec entrain qu’elle arrive et se met à ranger ses crayons dans leur boîte avant de jeter un dernier regard au paysage ensoleillé qui éclaire sa chambre. « Je reviens. », glisse-t-elle au teckel en train de tourner sur place en essayant d’attraper sa propre queue, puis sort en direction de l’odeur fumante du ragoût hebdomadaire en traversant le couloir de pierre creusé à même la roche. Ses parents sont déjà à table et lui indiquent de s’asseoir tout en lui servant une lampée dans son bol. Les murs de pierre, bien que chaleureusement décorés, dénotent avec la fenêtre qui éclaire la pièce, donnant sur des dunes et du sable à perte de vue. « Ça a été aujourd’hui au travail ? » demande inquiet son père de ses lèvres violettes à sa femme aux cernes marqués qui vient tout juste de rentrer. « Pas tellement, les radiations se font de plus en plus fortes. On a collé presque toutes les affiches que tu as imprimées pour avertir les gens mais ça n’empêche pas de continuer d’avoir des accidents tous les jours… » répond-elle d’un ton las de son visage triste et pâle. Le repas se poursuit dans le silence jusqu’à ce que Mathilde se mette à raconter qu’elle a bien dessiné aujourd’hui et que bientôt, quand elle se sentira prête, elle ira demander pour participer à la grande fresque du bunker. Mais pas tout de suite. Elle doit encore s’entraîner à faire des arbres. « C’est super ma chérie » dit son père, « J’ai vraiment hâte de voir ton talent décorer notre abri » l’encourage-t-il avec un sourire sincère. « Allez maintenant dodo ! » reprend sa mère, « C’est une grosse journée qui t’attend demain et il ne faut pas que tu sois fatiguée. Va te laver les dents, éteins ta fenêtre holographique et au lit. ». La petite fille acquiesce mollement puis débarrasse sa table en mettant le tout dans l’évier.

De retour dans sa chambre après s’être brossée les dents, Mathilde regarde l’extérieur une dernière fois avant de souhaiter une bonne nuit à son nouvel ami. « On se retrouve demain après l’école. Promis je te rajouterais des copains pour que tu sois pas tout seul. ». D’un petit coup d’index, elle éteint sa fenêtre et se glisse sous ses draps. Son vieux réveil à affichage rétroéclairé affiche « 19:32 » suivi de la date, « 28/01/3487 » en projetant un filtre rouge sur les murs de sa chambre. D’après son calendrier chronostique beaucoup plus récent disposé sur son bureau, un exercice de formation aux catastrophes est prévu pour le lendemain en fin de matinée. Elle sait qu’il faut qu’elle soit en forme et il ne lui faut pas longtemps pour s’abandonner à son sommeil.

Cette nuit-là, Mathilde a rêvé qu’elle courait dans l’herbe, un teckel gambadant la langue pendante à ses côtés. Le soleil brillait et l’air était si pur qu’elle respirait l’oxygène comme s’il s’agissait d’une friandise. Elle finit par rentrer dans la maison au toit rouge puis s’installe sur un tapis au coin du feu en caressant son compagnon qui lui lèche la main pour témoigner de son affection. Elle s’allonge en regardant à travers la fenêtre et contemple les nuages, un sourire de bonheur sur les lèvres.

#fiction

— Alors M’sieur Jackham, z’avez quoi pour nous ce soir ? demande l’aubergiste en essuyant de larges chopes de bières à peine lavées. Ça fait bien un mois que vous êtes là et vous êtes déjà devenu notre divertissement préféré. Et puis ça nous changera les idées après ce satané vol de la semaine dernière.

Le dénommé Jackham, un vieil homme accoudé au bar de ses bras frêles et tatoués lève la tête en entendant son nom, et esquisse un rictus discret. Le visage ridé, témoin de nombreuses années passées en plein soleil, une barbe aux reflets blancs assez fournie mais peu entretenue et de petits yeux noirs rieurs aux pattes-d’oie très marquées caractérisent cet homme chauve à l’apparence usée.

— C’est vrai que ça manque de divertissement ici, lance un habitué mal dégrossi.

— Ouais Jackham ! On veut une histoire ! s’exclame un petit jeune tout juste enrôlé dans un nouvel équipage.

Une silhouette encapuchonnée assise seule dans le fond de la taverne laisse échapper un petit sourire d’amusement et le reste de la salle commence à tendre une oreille en direction de l’agitation qui commence à naître.

— Ça va, ça va. J’descends, donnez-moi deux s’condes, dit-il calmement en s’aidant de sa canne pour descendre du tabouret.

Il se déplace péniblement en direction de la petite estrade sur laquelle les musiciens jouent une gigue pleine d’énergie. Les gens s’écartent et il se racle la gorge avant de s’installer sur une des chaises en bois de la salle, gentiment placée par le patron des lieux face à l’assemblée. Les femmes arrêtent de danser sur les tables, l’orchestre s’interrompt avant de se mettre d’accord pour enchaîner sur une petite balade d’ambiance et un silence respectueux prend place parmi les spectateurs pour que tout le monde puisse entendre le forban au visage fatigué et au corps marqué par les années.

— J’vous ai déjà raconté l’histoire du pendu aux grandes oreilles ? commence-t-il par demander. C’était la semaine dernière ? Ah. ’Tendez, j’vais trouver aut’ chose, dit-il en marmonnant dans sa barbe. L’histoire des cinq lingots ça vous dit quelque-chose ? Non ? il pousse un soupir de soulagement. Ah, parfait alors.

Chacun s’installe un peu plus confortablement sur sa chaise, les dernières conversations passent d’éclats de voix à silence en passant par le murmure et les différentes activités de la salle sont mises en pause. L’homme démarre enfin son histoire d’une voix envoûtante sous l’œil attentif d’une salle qui ne se permet de rompre le silence que pour boire de larges lampées de bière tiède.

— Très bien, alors. Tout commença quand j’étais jeune, dit-il d’une voix grave, envoûtante. On était un équipage de quatre et on rev’nait de mission spéciale pour le roi George. Pas la période qui m’rend le plus fier, mais j’espère que vous me pardonnerez mes erreurs de jeunesse. Bref, reprend-il d’un son guttural, ce travail n’avait pas été simple et c’qui nous a tous fait tenir était la promesse d’une récompense conséquente. C’pendant, la question qui nous échauffait les esprits concernait le partage de cette fameuse récompense. Fort heureusement, celle-ci était bien la somme négociée en amont, mais ce cul rouge d’intendant à la couronne a rien trouvé d’plus malin que d’nous donner le montant d’la prime en lingots. Et autant c’est pas compliqué d’se partager 220 pièces de huit, autant partager cinq lingots entre quat’ corsaires cupides c’est pas la même affaire. D’autant plus qu’aucun d’nous n’était vraiment honnête et chacun pensait mériter le dernier lingot plus que les autres. Forcément, on a gueulé, mais on gueule jamais rarement longtemps sur un représentant du roi.

— Et alors ? Vous avez fait comment ? Vous vous êtes battus pour ce lingot ? demande le jeune matelot en montant les poings devant son visage, mimant un combat de boxe.

Le narrateur prend une pause pour boire goulûment la bière qu’on vient de lui servir pendant que la salle chuchote de concert au jeune de se la fermer. Jackham jette un regard dans le fond de la salle, désormais vide, avant de rebondir de sa voix suave non sans prendre la peine d’essuyer sa barbe trempée d’ale à l’aide de sa manche.

— Non P’tit Jules. On n’s’est pas battu. On s’croyait plus malin qu’ça et puis même si un seul d’entre nous possédait tout le magot on savait qu’aucun tripot ne posséderait assez d’liquidité — tant financière que buvable — dans laquelle investir. Alors on s’est regardé entre scélérats puis on a exposé nos idées toutes aussi inégales les unes que les autres en trinquant une bonne partie de la nuit. Et c’est à ce moment-là qu’on s’est rappelé où transitait la majorité des richesses de l’île. J’veux parler des jeux d’argent. Les gens adorent, les gens dépensent, et les gens repartent avec des pièces. Et nous c’est ça qu’on voulait, des pièces. Marcus, un d’mes compagnons de fortune, avait un passif avec les coqs dû à son enfance à la ferme, et c’est tout c’qui a suffi pour nous convaincre que notre idée était la bonne. On a entendu qu’un dénommé Jim faisait des combats d’animaux dans son établissement. Alors on est sortis avec nos lingots, direction l’arène dans l’arrière-boutique. On s’est retourné vers Marcus et on l’a interrogé de nos yeux mornes avant qu’il nous indique une belle bête bien nerveuse du bout du doigt, aux plumes noires comme le charbon. L’machin avait l’air complètement instable, mais on lui a fait confiance étant donné qu’il était l’plus légitime dans ce jugement. Il a également rajouté « Plus on parie, plus on gagne », et on a fait une autre erreur, celle de trouver ça intelligent.

Il termine sa phrase sur un sourire en coin, conscient de son effet sur l’auditoire. Toute l’assemblée est pendue à ses lèvres pendant qu’il prend une pause aussi longue que sa gorgée. Chacun des clients voudrait faire une remarque mais personne n’ose interrompre l’histoire. Jusqu’à un poivrot qui, en se levant, déclame que « c’est complètement con », avant de se faire rasseoir par ses voisins.

— Hmmmm, marmonne le conteur. C’est pas ça l’plus con. L’plus con c’est d’avoir été complètement ivre et de décider, toujours dans cet état, de tout parier sur le même coq. Sur le moment ça nous a paru être une bonne idée, maximiser les gains vous voyez. Et vous voulez savoir c’qu’il s’est passé ?

La salle acquiesce en silence, personne n’ose faire de bruit de peur de briser l’immersion qui englobe la pièce.

— C’qui s’est passé, et pourtant fallait pas être bien malin pour s’en rendre compte, c’est qu’on a tout misé sur Poncho le coq noir. Et c’est comme ça que cette histoire honteuse s’est terminée. Cinq minutes après avoir terminé notre dépôt, Poncho s’est fait empoigner par un géant aux bras comme des troncs, avant de se faire jeter dans une cage habitée par un molosse en train de grogner ! termine-t-il en s’esclaffant. C’était pas du tout des combats de coqs qui étaient organisés chez Jim! Cet abruti de Marcus nous a fait parier sur la bouffe du gagnant des combats de chiens !

La foule explose suite à cette conclusion, hilare. La figure à capuche se situe désormais au premier rang et rie doucement avec un peu moins d’ardeur que tous les autres. Tout en s’abreuvant des clameurs de la foule, Jackham laisse comprendre qu’il en a fini pour ce soir et se glisse entre les clients, serrant parfois les mains qui se tendent à lui sans prêter attention aux moqueries et aux conseils évidents qui lui sont lancés à son passage.

— Allez je vais vous laisser maintenant. Toute cette agitation m’a fatigué, il faut que j’aille me reposer. Merci de m’avoir écouté, c’est toujours revigorant d’se rappeler sa jeunesse !

Il remercie une dernière fois la salle, lance un geste au patron de l’établissement et sort de l’auberge en se tenant à sa canne. Le reste des clients reprend progressivement une activité normale à base d’éclats de voix, de commentaires sur l’histoire qu’ils ont entendue pendant que l’orchestre relance sa gigue interrompue. Une fois sorti on peut entendre la fête qui reprend de plus belle, comme galvanisée par l’écoute de cette simple histoire. Jackham fait quelques pas claudicants en contournant le bâtiment pour se retrouver au niveau des stocks de l’établissement puis s’essuie la main qui a servi à donner des poignées sur son pantalon. Dehors sous les étoiles, à l’abri du vent et des regards indiscrets, la silhouette encapuchonnée sort de l’ombre pour se placer devant lui.

— On sait jamais si elles sont vraies tes histoires, commence la voix de femme en provenance de la capuche.

— C’est c’qui fait leur intérêt. Comment gagner leur sympathie si je leur racontais qu’on a dépensé la première moitié en prostituées et la deuxième en esclaves à la solde du roi, demande le vieux corsaire. Bon. T’as pu récupérer assez ? Si on peut s’casser ce soir ça m’arrange, j’commence à plus en pouvoir de toute cette vermine.

— Ouais ouais, c’est bon. Une dizaine de bourses bien remplies. Ils étaient complètement happés par ton histoire et portaient quasiment tous leurs économies sur eux. Ça c’est depuis qu’on a raflé le coffre du patron de l’auberge, plus personne lui fait confiance pour mettre son or en sûreté.

— Notre meilleur coup du mois, et ça a payé ce soir, affirme-t-il en récupérant une dizaine de bourses en provenance des poches de sa partenaire. Allez, part réveiller l’équipage et ramène le sloop, ma jambe me fait mal et j’ai pas envie de faire le tour de l’île à pied. Faut pas trop traîner non plus, ils ont beau avoir plus d’alcool que de sang dans les veines ça les empêchera pas d’être agressifs quand ils auront compris qu’on pille toutes leurs richesses depuis plusieurs semaines.

— Compris mon capitaine. On fait la fête ce soir ?

— Absolument, dès qu’on atteint le large. On a pas vidé ces caisses à notre arrivée pour qu’elles pourrissent dans la cale, dit-il en tapotant une caisse en bois située à côté de lui.

Après un signe de tête entendu, le vieil homme regarde sa complice dévaler les escaliers en direction de l’autre côté de la plage tout en attrapant une bouteille de rhum isolée dans une caisse. L’air est frais et ses poches sont aussi pleines que son gosier. Un dernier regard rempli de suffisance en direction de l’auberge, il se chantonne doucement que dans ce monde il n’y a que les ordures qui peuvent goûter au vrai bonheur de la liberté, avant de partir en direction du ponton d’amarrage.

#fiction

Morts. Ils sont morts et il ne reste que moi. C’est allé tellement vite. Il ne reste plus que moi, je suis toute seule et il me reste à peine un quart d’heure. Je vais faire de mon mieux pour vous expliquer le désastre qui est survenu dans l’espoir que vous puissiez rétablir la vérité.

Ça a commencé par la réserve d’oxygène qui a explosé, une météorite aurait trouvé comme seul point d’impact l’endroit le plus critique du vaisseau, pourtant le plus protégé. Toutes les bonbonnes principales ont créé une déflagration puissante à l’autre bout de l’astronef pendant que Lucas travaillait sur ses recherches dans le laboratoire à côté. Le bruit nous a fait sursauter et on s’est tous précipités pour voir s’il n’était pas blessé en plus de constater l’ampleur des dégâts, mais le système de sécurité s’est enclenché et tous les sas se sont verrouillés, protégeant notre habitat du trou formé dans la coque. L’alarme a retenti et la lumière rouge d’urgence s’est allumée dans toute la station, ajoutant à la panique de la situation. Une fois devant la porte du labo, on a seulement pu voir son corps flotter de l’autre côté de la petite vitre ronde qui nous séparait de lui, sans pouvoir aller le secourir. Son visage ensanglanté laisse à penser qu’il a violemment été projeté par le souffle de l’explosion contre les parois de la pièce. On s’est regardé avec Myriam et Paul, terrifiés, en essayant de nous souvenir de la procédure à suivre dans ce cas de figure sans pour autant réussir à s’enlever la composition de la scène de la tête. Mais les manuels, aussi exhaustifs soient-ils, ne parlent pas de procédure en cas de trois urgences majeures qui surviennent en même temps. Après être resté sous le choc pendant de trop longues secondes on a finalement décidé de retourner au poste de contrôle pour mieux comprendre la portée des dégâts, en se disant que ça nous aiderait sûrement à prendre la bonne décision pour la suite et à agir plutôt que de rester plantés là. On a donc abandonné Lucas à son propre sort, creusant une lourde fissure émotionnelle dans nos cœurs. À l’heure qu’il est, je ne sais toujours pas s’il a été tué sur le coup ou s’il est encore en vie comme moi à attendre fatalement la fin.

Une fois arrivés dans la salle de contrôle on s’est tous les trois placés devant la console teintée de la lumière rouge des ampoules, des éléments clignotaient de partout et l’alarme retentissait au plus profond de nos crânes. L’action la plus évidente revenait à rétablir le contrôle sur les différents sas, notamment celui de la zone qui contient la navette d’exploration. Celle-ci n’est pas faite pour les longues distances, en plus d’avoir été conçue pour n’accueillir qu’une seule personne, mais c’était soit on tentait notre chance, soit on se laissait asphyxier vers une mort certaine. C’est à ce moment-là que Myriam a pris la décision la plus courageuse de toute sa vie. « Je vais aller au panneau électrique, débrancher le dispositif d’alerte pour la partie basse du vaisseau, je peux rien faire depuis la console, tout est verrouillé ! », c’est ce qu’elle nous a hurlé, du moins je crois que c’est ce que j’ai entendu entre deux sonneries. Elle est partie et je n’aurais jamais cru que c’était la dernière fois que je la verrais. On a suivi sa progression à travers les couloirs, elle s’agrippait aux prises pour prendre de l’élan et atteindre rapidement la salle qui contenait le panneau électrique. Heureusement, cette porte n’était pas verrouillée. Le système d’urgence à pilotage assisté a dû estimer que cette pièce ne risquait rien maintenant que la brèche avait été contenue. Je dois avouer que ce système automatique n’est pas toujours totalement crétin. Myriam a donc pu pénétrer à l’intérieur, mais le manque de caméras dans la salle du module électrique nous a empêché, Paul et moi, d’assister à son exploit. Au bout de quelques minutes assourdissantes, une brève lumière a projeté l’ombre de notre collègue sur le sol du couloir, puis un retour au silence éternel digne de cet espace infini à l’extérieur de ces murs nous a fait hurler de joie. Nous étions remplis de gratitude, prêts à la partager avec Myriam que nous ne voyions pourtant pas revenir. On a donc décidé de s’affairer au déverrouillage des portes le temps qu’elle revienne, prêts à l’accueillir en héroïne.

La jauge d’oxygène nous indiquait que tout ce qu’il restait allait nous permettre de tenir encore quarante-quatre minutes très exactement, tout au plus. La réserve, dernière bonbonne utilisable, avait également été endommagée et laissait échapper notre précieux gaz à une vitesse alarmante. C’est à ce moment-là que j’ai vu Paul s’emparer de la balise d’échantillons, fruit de notre mission d’exploration. Le contenu de cette mallette vaut plus que le prix de toutes les vies humaines, mais là je pense qu’on s’en foutait pas mal, du moins c’est ce que je croyais. Je lui ai demandé ce qu’il était en train de faire, en lui disant que ce n’était plus la priorité et qu’il fallait se concentrer sur le fait de dégager l’accès vers la navette pour avoir une chance de nous en sortir. Il a répondu une phrase en russe qui voulait dire quelque chose comme « Ce sera toi ou moi camarade, et je préfère encore que ce soit moi. ». Le temps que je puisse répondre quoi que ce soit il m’a assommé à l’aide de la balise. Je me suis réveillé il y a très exactement 14 minutes après autant de temps d’inconscience, et c’est autant de temps dont j’ai eu besoin pour remarquer grâce à l’écran de contrôle que la navette, cette précieuse navette symbole de notre salut, avait été relâchée hors de la station et poursuivait son trajet en direction de notre planète bleue, probablement prête à recevoir un Russe et à le couvrir de récompenses pour avoir mené à bien cette mission. J’ai également profité de ce court laps de temps pour me précipiter en direction de la salle de contrôle énergétique pour retrouver Myriam. Mais ce que j’ai vu là-bas continue encore de me hanter. Je l’ai retrouvée, le visage défiguré, victime d’une électrocution aussi puissante que trois fois la foudre.

Il ne reste donc plus que moi, dans ce qui désormais ressemble plus à un tombeau qu’à un vaisseau. Il me reste encore quelques minutes avant de m’endormir pour de bon. Je sens déjà les effets de ce manque d’oxygène m’embrouiller le cerveau. J’espère que mon mari et ma fille parviendront à surmonter leur tristesse sans trop de peine. J’ai encore tant de choses à vivre. Je me souviens de nos entraînements à l’école, la fois où la caporale Hurgeat avait répondu à nos craintes les plus extrêmes par un « Priez tous les dieux de la création, même ceux qui n’existent pas » suivi d’un rire chantant. Moi je pense que lorsque ce type de situation survient on se dit rapidement qu’on est devant la preuve que les dieux n’existent pas.

#fiction